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Chacun sa madeleine

N°14 - mar. 2009  

Deux travaux d’étudiants à partir de l’expression “la madeleine de Proust”

“La madeleine de Proust”... Voilà une référence bien française. A la demande de leur professeurs, deux étudiants de la classe de perfectionnement se sont essayés à raconter la leur. Une “petite madeleine”, et que Monsieur Proust me pardonne !

C'est bizarre, parfois impardonnable, la façon dont le destin décide de jouer avec les souvenirs. Souvenirs assoupis, peut-être, mais quand même ancrés au plus profond de la chair, prêts a se réveiller, sans pitié; telle une pluie tombant sur l'âme.
«J'ai connu un homme... Mon Dieu, on dirait dans une autre époque... Certains le trouvaient fou, d'autre le prenait pour un génie. (D'ailleurs, folie et génie ne sont-ils pas proches?) Moi, je trouve qu'il n'était qu'un homme, mais un homme qui laissait derrière lui un sillage, comme un sillage de vie.
Il disait que, un jour ou l'autre, il écrirait un livre. Quelquefois il ébauchait une phrase, lorsqu'il se souvenait de n'importe quoi. Cahier bleu, stylo noir. Comme perdu dans un autre monde, il écrivait juste deux lignes et puis, puis il recommençait à vivre. Tout simplement comme ça.
Dire adieu. Seulement un petit mot, mais un mot qui peut briser, détruire. Entendre un adieu, cela peut tuer. «Et j'aimais tellement quand, tout à coup, non sans un petit sourire, il commençait à narrer des histoires, comme sorties par hasard. Il aurait dû l'écrire vraiment, ce livre là, d'autant plus qu'il avait du talent... »
Un adieu, nostalgie indescriptible, inoubliable. Peur, douceur, mélancolie, rage et envie. Envie de crier et d'échapper et de...
« Mais, jamais ses histoires ne connaissaient un terme. Il racontait et on arrivait même à vivre l'atmosphère, avec tous ses détails. Et pourtant, à un moment, il s'interrompait, comme si il se réveillait d'un rêve, il semblait dépaysé. Donc, que pouvais-je faire sinon trouver une suite? Rien d'autre. J'ai imaginé des centaines de fins. Peut-être que, si je les lui avais racontées... La manière pour rendre heureuse une personne aimée n'est pas toujours aussi claire. Désormais, peu importe. En tout cas, rien me plaisait tant que l'écouter et rêvasser. »
Chocolat. Le chocolat chaud et toute son histoire, merveilleuse et en même temps atroce. Et son arôme émouvant et... inévitable. (J'ai essayé, Dieu sait à quel point j'ai essayé...) Une envie de pleurer, inévitable.
Le chocolat chaud et l'adieu, pour toujours liés: destinée.
« Un soir il murmura d'un ton nostalgique, quelque chose concernant le chocolat chaud. Pour être tout à fait sincère, je n'avais pas bien compris, mais ce qu'on ne pouvait pas mépriser était le ton de sa voix: si troublant, si touchant. Ces morceaux d'histoire ont fini par s'insinuer dans mon esprit et y rester, éthérés, suspendus. Et si réels que, je jure, j'arrivais à en sentir l'odeur. Une envie de fondre en larmes, inéluctable. »
Cet arôme poignant, sensuel. Piquant. Et cruel. Cette saveur si douce, si amère.
Un adieu, en sentant cet arôme et ce goût... On peut en mourir...
« On peut en mourir.
Un jour, c'était en automne, il disparut.
Adieu.
Je me rappelle que c'était l'automne parce qu'il pleuvait sans arrêt. Dehors, et dedans. Il pleuvait avec une insistance insupportable. On aurait dit à jamais.
Adieu. »
Comment est-il possible de dire adieu? L'entendre, cela, je le sais bien.
Il n'y avait qu'une seule façon de... Moi, je connaissais un seul moyen...
« J'avais trouvé une lettre, malgré tout. Je la lus lorsque la pluie cessa de tomber  àverse. Deux lignes.
« Le chocolat chaud. Et l'adieu. »
Il recommença à pleuvoir, dedans. »
Souvenir doux-amer. « C'est bizarre, la manière dont le destin décide de jouer avec les souvenirs.
Cet arôme dans ma chair, partout, pour toujours: destin. Et il n'était même pas un souvenir à moi... Et donc, que pouvais-je faire? Rien d'autre que trouver une fin. »
Rien d'autre.

Elisa Perelli


Bonhomme d’Hiver

L'hiver en Allemagne fut froid. A côté de la fenêtre, je surveillais la rue qui me semblait abandonnée. J'ai posé mon front contre le carreau embué pour mieux voir le paysage derrière le pâté de maisons en face de moi. Les collines verdâtres s'étendaient vers l'horizon comme un vieux tapis déroulé sous un ciel gris. Cette curieuse verdure se moquait de moi en restant vivante malgré un hiver glacial. Telle est la tristesse d'un jour hivernal sans neige... Mon regard tomba sur la maison en face.

Ils avaient mis leur tannenbaum près de la fenêtre. Cela me fit penser à ma famille. Noël arrivera bientôt et cela ferai trois fois que je rate la fête familiale ; trois fois que ma mère monte et démonte notre arbre de noël sans que je le voie. Une vague de mélancolie m’envahit. Le front gelé et bien rougi par le froid, je me suis tourné vers le foyer pour me réchauffer. Dans l'autre salle les gens bavardaient près du feu; avec le crépitement du bois je ne comprenais guère leur caquetage étranger. Je me suis approché du feu mais le froid m'avait pénétré et je n'arrivais pas à me réchauffer. Je me sentais lourd comme si j’avais aux pieds des semelles de plomb. Je demeurais dans cet état de l’angoisse...  Sur la cheminée ce que j'ai trouvé me redonner du baume au cœur.
La Maîtresse de maison y avait mis une assiette des bonhommes en pain d'épice. Ils étaient couchés dans en ligne, portant leurs chemises en glaçage qui se boutonnaient en bonbons. Ils souriaient tous, alors je me suis surpris à sourire, amusé par les mœurs de ces hommes inanimés. A ce moment je me suis rendu compte que l'un de ces bonhommes avait une tête déformée. Je l'ai regardé de plus près, essayant de comprendre la tête saugrenue qu'il faisait. Ses yeux chocolatés me fascinaient. J'ai imité sa grimace rigolote en étirant la main pour l'attraper mais avant que je puisse le faire, j'ai été envahi par une sensation bizarre. Je ne savais plus où j’étais. Levant la tête je me suis aperçu que je n'étais plus dans un salon mais dans une cuisine. Peu après, j'ai discerné que j'étais, en fait, dans la cuisine de ma grand-mère où, il y a belle lurette, je passais tous les noëls. J'étais à la fois, là et absent comme un fantôme suspendu en air. Pareil à un spectateur, je revoyais la scène au ralenti, ou bien, comme un montage cinématographique. Ma grand-mère était là, devant moi, vêtue d’un tablier plein de farine, pétrissant la pâte entre ses doigts, fredonnant une mélodie sympathique. Sans arrêter ses mouvements elle m'a dit « voilà un petit bonhomme pour le bon homme. » Je l'avais déjà dans la main, le biscuit, et je l’ai dévoré avec impatience, j’ai commencé par la tête.

Mackenzie Schow



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