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Travail de classe

N°32 - jan./fev. 2011  

La partie d'échecs
Une jolie (et assez longue) histoire écrite par Charlotte peu de temps avant Noel,  atelier d'écriture niveau B2.

1.
Il était une fois, deux personnes qui jouaient aux échecs. Toutes les deux formaient un drôle de couple  - on ne vit jamais un couple si improbable ! La première était une jeune fille au teint frais. Comme tous les jeunes, elle jouait avec insouciance, en riant  tout le temps. Son adversaire, par contre, était un vieillard. Oh, comme il était vieux ! Il était aussi vieux que le monde ! On ne pouvait pas voir son visage à cause d’un grand manteau qui cachait presque tout son corps. En effet, la seule partie de son corps qu’on pouvait apercevoir était sa main grise et ridée, qui faisait avancer les pions impitoyablement. Il portait aussi, ce vieillard, une grande montre. Depuis l’aube des temps cette montre n’avait jamais cessé de tourner. Les grandes aguilles avançaient inexorablement.
Ca ne faisait pas longtemps qu’ils jouaient, quand la petite fille perdit sa reine. Ce fut le tour du vieillard, il renversa la reine, et le cœur de la petite fille. Quoi qu’elle fasse, elle ne put rien pour sauver sa reine. Elle  la regarda en vain tomber et disparaître.
Elle ressentait une tristesse inexprimable.
La petite fille implora le vieillard de lui rendre sa reine, mais, bien sur, ce n’est pas le travail du vieillard de rendre les choses perdues.
Le vieillard indiqua alors, que c’était le tour de la petite fille, et il lui demanda ce qu’elle allait faire.
‘Mais je ne peux pas jouer’ lui dit-elle dans un souffle.
‘Mais si, regardez vos autres pièces’.
‘Mais sans ma reine ? Qu’est-ce que je peux faire sans ma reine ? Rien. Sans ma belle reine, je suis perdue’.
C’est alors que cette toute petite fille commença la quête de sa reine.  Dans toute la voie lactée, il n’y avait jamais eu de petite fille aussi courageuse, mais aussi si naïve.

2.
La petite fille cheminait ainsi solitaire, en cherchant sa reine ou, du moins, quelqu’un qui pourrait l’aider. Peu après son départ, la nuit était tombée, et il commençait à pleuvoir.
Ca faisait longtemps qu’elle n’avait vu personne. Les arbres géants semblaient sans fin. Ou qu’elle aille, elle ne pouvait trouver personne. Même les étoiles ne brillaient pas aussi forte que d’habitude. Et pendant qu’elle marchait, elle ne pensait qu’à sa belle reine, et puis elle s’endormit sur le sable à mille milles de toute terre habitée.
Finalement, elle trouva une grande maison où vivait un homme, tout seule, un homme sans espoir, qui portait un manteau. La petite fille lui dit qu’elle avait perdu sa reine, et qu’elle était en train de la chercher.
L’homme éclata de rire au nez de la petite fille.
‘Pourquoi riez vous ?’ lui demanda-t-elle. ‘N’avez –vous jamais joué aux échecs ?’ dit la petite fille, complètement étonnée.
‘Mais si, j’ai joué aux échecs’ répondit l’homme. La petite fille aperçut alors un échiquier cassé dans le coin de la pièce.
‘Alors, il faut que tu saches l’importance de la reine.’
 ‘Mais oui, la reine est la pièce la plus importante.’ En effet, il y avait des morceaux de pièces partout. ‘Ma reine est morte pendant le jeu.’ Ajouta l’homme sans espoir.
‘Alors, vous devriez la chercher comme moi?’
‘Non, ce n’est pas possible de trouver une pièce perdue’
 ‘Mais, n’aimiez vous pas votre reine ?’
‘Mais si, je l’ai aimée’
‘Mais, si vous l’aimiez, pourquoi n’êtes vous pas allé la chercher ?’
‘Parce que c’est impossible de retrouver une reine perdue’ répondit-il. Les questions de la petite fille l’irritèrent beaucoup. Elle l’obligea à parler de choses difficiles et oubliées.
‘Mais qu’est-ce vous avez fait sans votre reine ?’
‘J’ai perdu. On ne peut pas gagner sans reine. Alors, mon chevalier est mort. Puis mon fou. Puis ma tour s’est écroulée’
‘Alors, vous avez abandonné ?’
‘Non, je n’ai pas abandonné !’ Dit l’homme, qui était maintenant vraiment très irrité. ‘Sans reine, il est impossible de gagner et il n’est pas possible de retrouver les pièces perdues’
 La petite fille le regarda stupéfaite ‘Mais vous n’avez même pas essayé ?’ elle ne pouvait pas comprendre son désespoir.
L’homme était maintenant tout pale de colère. ‘C’est impossible ! Je l’ai déjà dit. Votre quête est futile et perdue d’avance! Laissez-moi !’
 ‘Vous êtes amer ! Parce que vous, vous n’avez pas essayé de retrouver votre reine! Parce que vous, vous avez abandonné tout espoir ! Et maintenant, vous, vous restez tout seul et vous n’aidez plus personne ! Moi, je ne veux jamais devenir comme vous !’
Elle regagna la forêt en pleurant.

3.
Maintenant, le ciel était menaçant et il pleuvait averse. Les étoiles avaient regardé la petite fille courageuse ; sa quête les attristait et elles pleuraient à cause de sa tristesse. Les étoiles étaient immobiles et elles connaissaient leur inutilité. Bien sûr, quelquefois elles filaient, mais pendant cette tempête, la petite fille ne put guère voir les étoiles immobiles et encore moins les étoiles filantes. Alors, les étoiles décidèrent de faire ce qu’elles pouvaient pour aider la petite fille. Elles lui envoyèrent une petite lumière, en espérant que celle-ci puisse lui donner un peu d’espoir.
C’est alors que la petite fille vit au loin un essaim des lucioles. Cependant, quand elle arriva, il ne restait qu’une seule petite luciole dont la lumière diminuait. ‘Où sont vos amies ?’ La petite fille réfléchit, et dit, d’une voix mélancolique ‘Oh je ne comprends pas. Elles sont mortes maintenant ? Mais oh, comme c’est triste, leur vie est si éphémère !.’
La petite luciole éprouvait de la tristesse, mais elle avait son travail à faire. Son travail important, lui était donné par les étoiles. La luciole mena la toute petite fille chez un homme, un ami des étoiles, qui habitait à la lisière de la forêt. L’homme ne ressemblait guère aux hommes qu’elle avait connus, il était bizarre ! Il ne bougeait pas comme doivent bouger les hommes ; il flottait comme la brume, et il avait la lumière des étoiles dans les yeux.
‘Qu’est qu’il y a ?’ Dit l’homme à la petite fille. Maintenant, les yeux de la petite fille étaient gris, et sa peau avait noirci.
Elle ne répondit pas à cet homme bizarre qui la regardait. Il réfléchit et il lui dit, ‘Je crois que vous portez un manteau.’
Quel homme bizarre ! Pourquoi me parle-t-il de manteaux ?
‘J’ai perdu quelque chose de très importante. Il faut que je la retrouve. Sinon, je vais perdre.’
Les mots de la petite fille rendirent l’homme de la brume vraiment triste. ‘Oh ma petite fille, quel manteau portez-vous !’
La petite fille eut envie de pleurer. ‘Pourquoi parlez-vous de manteau ? Ma luciole, pourquoi m’avez-vous mené jusqu'à cet homme bizarre qui ne parle que de manteaux ? Monsieur, je suis désolée, je ne comprends pas ce que vous me dites ! J’ai perdu ma reine, et il faut que je la retrouve afin de continuer à jouer. Est-ce que vous pouvez m’aider ?’.
 ‘Je m’excuse. Je dis n’importe quoi. Non, ma petite fille, je ne peux pas vous aider’
‘Alors, je dois m’en vais’
‘Mais’ ajouta l’homme de la brume ‘J’ai un ami.  Je pense que vous devriez le rencontrer. Il pourrait vous aider à retrouver votre reine.’
Alors, la petite fille, la luciole et l’homme de la brume cheminèrent ensemble pour retrouver la reine.
‘Faites attention ma petite fille’ avertit l’homme ‘nos chagrins, la vie s’en fait des manteaux’

4.
Cette bande d’amis improbable marcha pendant deux jours. Pendant tout ce temps, la tempête grossissait, la lumière de la luciole diminuait, et la pauvre petite fille, qui ne pensait qu’à sa reine, noircissait. Apres avoir marché pendant deux jours, ils trouvèrent la maison qu’ils cherchaient.
‘Alors petite fille’ dit l’homme de la brume, toujours gentiment, toujours doucement, ‘regardez comme il joue, cet homme’. La petite fille regarda l’homme, assis devant un grand échiquier, alors qu’il pensait à son tour.
‘Mais il n’a pas de reine non plus ! Comment peut-il m’aider ?’ Ca fait longtemps que la petite fille n’avait pas vu sa reine, et elle était devenue désespérée.
‘Il peut vous aider, j’en suis sûr’ rassura l’homme de la brume.
Et alors la petite fille le regarda pendant presque une heure. Le joueur ne bougea aucune pièce.
‘Mais il ne fait rien !’ s’exclama la petite fille.
‘Vous avez raison. Il n’a bougé aucune pièce depuis la mort de sa reine’ répondit l’homme de la brume.
‘Mais quand a-t-il perdu sa reine ?’  Demanda la petite fille.
‘Il y a dix ans’
‘Quoi ! Mais, comment’est-ce possible ?’ ’ s’exclama la petite fille. ‘Monsieur,’ demanda la petite fille, ‘pourquoi ne jouez-vous plus ?’
L’homme regarda la petite fille avec sa petite luciole d’espoir, et l’homme bizarre de la brume.
‘Laissez-moi réfléchir. Je dois penser très fort, sinon, je vais perdre une autre pièce’
‘Mais, vous avez pensé pendant dix ans ! Quelle stupidité ! Il faut que vous bougiez maintenant!’ dit la petite fille.
‘Non ! Comme je viens de dire, je dois réfléchir un peu plus ! Je ne veux pas qu’une autre pièce meure’
‘Oh monsieur de la brume !’ s’exclama la petite fille ‘Je comprends ! Il a peur ! Il ne bouge plus de peur de perdre une autre pièce.’
Et c’était vrai. Ce joueur avait passé dix ans, assis devant ce grand échiquier, en pensant, mais il n’avancerait jamais plus !.
‘Monsieur,’ ajouta la petite fille, ‘moi aussi, j’ai perdu ma reine, et je suis en train de la chercher. Vous pouvez venir avec nous, pour retrouver la vôtre, si vous le voulez’
‘Non, merci’ dit l’homme qui ne bouge plus. ‘Je dois rester ici, je dois réfléchir.’  Répéta-t-il. ‘J’ai entendu parler d’une place où se trouvent les pièces mortes. Vous pourriez trouver votre reine à cet endroit, petite fille. Allez au bord du lac, il faut que vous preniez un bateau pour y aller’
‘Mais, vous ne voulez pas venir avec nous, pour chercher votre reine ?’
‘Non !’ cria-t-il ‘Je ne bouge pas. Bon courage petite fille, mais je veux que vous me laissiez seul, s’il vous plait. Je dois penser. Je dois protéger mes pièces’
Alors la petite bande d’amis improbables partit, à la recherche du monde des morts.
‘Quelle tristesse !’ pensa la petite fille en commençant à pleurer. ‘Un homme qui a tellement peur qu’il ne bouge plus. Je ne veux jamais devenir comme lui’.

5. La tempête était forte maintenant. Le vent hurlait, les coups de tonnerre faisaient peur à la petite luciole, et le monde était sombre, sauf quand un éclair frappait les arbres et illuminait le paysage. Apres avoir marché pendant quelques heures, ils atteignirent le bord d’un grand lac, dont l’autre côté était caché par la brume ; là bas se trouvait un petit bateau de bois. Le lac était vraiment agité, et le petit bateau de bois craquait sur les vagues. La petite fille courageuse avait peur, mais elle voulait tellement retrouver sa reine qu’elle  prit ce tout petit bateau de bois malgré la tempête terrible pour allerjusqu’ au monde des morts.
Tous les trois, l’homme de la brume, la petite fille et sa luciole fidèle ramèrent alors le petit bateau jusqu’au centre du lac. La tempête avait tant secoué l’embarcation qu’il coula, et la bande d’amis fut projetée dans l’eau.
C’est alors que la petite fille arriva enfin au monde des morts. C’était un endroit terrible. La tempête avait maintenant disparu, remplacée par un silence de mort. C’était un désert de cendre grise, et comme dans la forêt, les arbres géants semblaient sans fin, mais ils étaient tous morts. Personne ,ni animal ni homme ne pouvait vivre là.
Personne, sauf Le Roi des Morts. Le roi était un personnage terrifiant et solitaire. Alors, il était toujours en train de chercher des personnes vivantes pour lui tenir compagnie.
La petite fille raconta au Roi son histoire, et  lui demanda  s’ il avait une idée où elle pourrait trouver sa belle reine. Le Roi répondit honnêtement que personne ne pouvait rejoindre le monde des vivants s’il était entré dans le monde des morts. ‘Et s’ils essayaient de partir’ lui dit-il ‘ils se transformeraient en cendre’. Bien qu’il ait parlé honnêtement, le roi savait que la petite fille allait maintenant partir en le laissant choir. Mais le Roi était aussi rusé que solitaire, alors, il prit une pierre et la transforma en reine.
Oh quel bonheur ! La petite fille s’illumina! La reine de la petite fille trônait au centre d’un échiquier, et la petite fille s’assit devant.
Deux jours s’étaient écoulés depuis leur arrivée au monde des morts.
‘Ma petite fille’ prévint l’homme de la brume ‘vous ne pouvez pas toujours rester ici ’
L’homme de la brume était patient, parce qu’il savait combien ilétait heureux de retrouver une reine perdue. Mais la luciole était en train de mourir car, comme la lumière des étoiles, elle ne pouvait pas survivre dans le monde des morts. Les yeux de l’homme de la brume aussi, s’éteignaient.
‘Ma petite fille’ prévint encore une fois l’homme de la brume ‘regardez votre amie la luciole, elle mourra si nous ne quittons pas bientôt ce lieu. Moi aussi, je ne pourrai pas rester longtemps ici. Vous aussi, vos yeux deviennent gris et votre peau perd son éclat. Oh !’ s’exclama-t-il ‘votre manteau ! Comme il est long maintenant !’
Il y a dix jours que la petite fille n’avait guère bougé. Elle passait tout son temps à regarder sa belle reine. Elle ne pouvait pas jouer aux échecs, parce qu’elle n’avait aucun adversaire, mais  cela lui était égal, elle avait en face d’elle sa belle reine.
‘Ma petite fille’ dit pour la dernière fois l’homme de la brume ‘je dois partir, ou je vais mourir. Venez avec moi, s’il vous plait. Ne restez pas ici, vous mourrez.’
Mais la petite fille ne pouvait pas bouger. Elle ne voulait que rester avec sa reine.
Alors, l’homme de la brume partit sans elle, et la petite fille ne bougea pas.
La luciole, dont la lumière était presque éteinte, toujours fidèle, restait au côté de l’enfant.
Deux jours plus tard, la petite luciole mourut. Sa lumière avait disparu et la petite fille ne s’en était même pas aperçue.
Quelques jours passèrent, la petite fille décrocha son regard une seconde de sa reine et remarqua ainsi un homme qui était assis à côté d’elle. Comme la petite fille, il était figé devant le grand échiquier. Il n’avait pas d’adversaire et il ne jouait pas non plus. Il passait son temps à regarder une tour qui trônait au centre de l’ échiquier. L’homme était squelettique, sa peau grise et ridée était cachée par le plus grand manteau que la petite fille n’ait jamais vu.
Tout à coup, elle éprouva une tristesse profonde. Quelle futilité ! Cet homme n’allait plus jamais regarder ni la lumière des étoiles, ni le beauté d’un coucher de soleil. Il n’allait plus jamais être pris dans des bras, ou embrasser quelqu’un, ou être embrassé. Il n’allait plus jamais aimer. Et tout cela parce qu’il ne pouvait pas se résoudre à lâcher sa tour.
Elle décida alors, elle aussi, de quitter cet endroit terrible, et même si elle aimait passionnément sa reine, elle la laissa.

6.
Le lac était calme maintenant, la tempête avait disparu, et le soleil s’était levé sur l’horizon.
L’homme de la brume attendait patiemment sur la rive, en espérant que la petite fille courageuse quitterait le monde des morts. Il savait déjà que la petite luciole était retournée dans le monde des étoiles.
Finalement, la toute petite fille arriva, et à ce moment là, la lumière revint dans les yeux de l’homme de la brume.
‘Je suis désolée, monsieur’ pleura la petite fille. ‘Ma luciole est morte dans le monde des morts. C’est de ma faute.’ Il lui dit qu’elle ne devait pas s’inquiéter, et que la luciole serait heureuse qu’elle soit partie. Comme son adversaire au début, l’homme de la brume indiqua que c’était encore le tour de la petite fille, et il lui demanda ce qu’elle voulait faire.
A son grand soulagement, la petite fille répondit ‘Je crois que je dois continuer à jouer. Je veux continuer à jouer’
‘Sans reine ?’ lui demanda-t-il
‘Oui, sans reine.’  Ses yeux n’étaient plus si jeunes, et son visage avait perdu un peu de candeur.
Alors, l’homme de la brume mena la petite fille chez elle, où se trouvait son vieil adversaire qui l’attendait. Et en arrivant chez elle, la petite fille ôta son lourd manteau et elle l’accrocha à un porte-manteau dans coin de la pièce.

 Avant que l’homme de la brume parte, la petite fille lui dit d’une voix mélancolique ‘Maintenant je comprends pourquoi il porte ce grand et lourd manteau si noir !



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